jeudi 7 mai 2015

8 Mai. 70 ans de Paix

LE 8 MAI 1944. LA PAIX. Il y a 70 ans, j'étais en 1e primaire chez les Frères des écoles chrétiennes. Depuis 11 mois, depuis le débarquement en Normandie, comme des milliers de Belges, nous épinglions des petits drapeaux sur une carte d'Europe pour marquer la ligne de front pour les pays alliés. Les Pays-Bas et le Danemark n'étaient pas encore tout à fait libres. Et puis soudain : la fin des hostilités en Europe. Nous avons acheté Le Soir qui paraissait 6 fois par jour et nous avons pris le tram 25 (ou un de ses petits frères) pour descendre "en ville" au Centre de Bruxelles. Les gens étaient sur le toit des trams, agglutinés sur les marche-pieds, les pare-chocs, ... C'était la joie collective.
Et en quelques années et plus vite que dans les pays voisins, il y a eu la fin des timbres de ravitaillement, la reconstruction, l'Europe où l'on a accueilli les Allemands et les autres vaincus. Le monde nous appartenait à nous les enfants qui avions survécu aux bombardements et aux autres risques. Et à ceux qui rentraient des camps ou de l'exil. Et à ceux qui avaient connu le froid, la faim, la peur.

mercredi 3 septembre 2014

Libération d'Etterbeek. Septembre 1944. Souvenirs d'un enfant de 5 ans.


Libération d’Etterbeek et d'Auderghem 1944. 
Souvenirs d’un enfant de 5 ans 
J’ai 5 ½ ans en septembre 1944 
et c’est « La Libération de Bruxelles »
Mes souvenirs du Carrefour de la Chasse à Etterbeek. 
Paul Thielen

samedi 30 août 2014

Des scouts de Sainte-Gertrude faits prisonniers par les Allemands à La Fresnaye



Une histoire tragique vécue par des Scouts de Sainte-Gertrude en aout et septembre 1944. J'ai trouvé ce texte sur le web. Je le transmets sans plus pour que ces morts ne s'oublient.
Ecrit par un Roger Weber qui est né en 1926 ? Je ne sais pas s'il vit encore.


Avant-propos
Extraites de « Ma guerre d’adolescent – j’avais 14 ans en 1940 » (Roger Weber, 2004), les pages qui suivent relatent un épisode mouvementé vécu par l’auteur, dans les derniers jours précédant la libération de Bruxelles en septembre 1944.


Le jour fatidique du samedi 14 août 1944

Voilà donc le fameux week-end tant attendu par mes amis scouts et moi-même, celui du 15 août 1944 ! Quatre jours de camp à La Fresnaye (près de Dworp, en Brabant flamand), endroit bien connu de la Fédération des Scouts Catholiques et B.S.B (dits Scouts Neutres). Un endroit merveilleux en pleine nature où nous allons avec plaisir et où nous campons à la dure, en principe dans des chalets de bois, type trappeur.

Mais ce lieu servait aussi à la Résistance du Front de l'Indépendance, un des grands mouvements de Belgique, ce qui ne se savait absolument pas. Les tirs étaient légers: carabines à plomb et quelques 22 longs. Les armes de guerre étaient cachées et seuls les quelques chefs connaissaient la cache! En réalité, nous étions inscrits secrètement dans les M.P. (Milices Patriotiques) et au jour "J" nous devions fonctionner et de ce fait recevoir une arme et entrer en action… ce qu'on ne réalisait absolument pas !

Ainsi donc, comme lors de pas mal d'autres week-ends, un groupe de routiers-scouts du clan du Mélèze de l'Unité Ste-Gertrude d'Etterbeek-Bruxelles se rendait par ses propres moyens à La Fresnaye. Si, en cette période troublée, les scouts ne pouvaient plus porter l'uniforme suivant une ordonnance de l'occupant allemand, cela ne nous empêchait pas de quand même l'avoir gardé en y ayant enlevé badges et insignes et nous être abstenus de porter le chapeau traditionnel. Nous gardions malgré tout une allure quelque peu militaire. La meilleure preuve c'est que mon père qui assistait à mon départ s'étonnait de mon accoutrement ainsi que du fait de partir trois jours en rase campagne en des moments de guerre aussi incertains. On aurait dit que ce "vieux renard" sentait les risques pesant sur notre escapade.

L'équipe des "mordus" se retrouva néanmoins presqu'au complet ce jeudi 12 août 1944. Elle était composée de huit jeunes gens de 17 à 32 ans. Les nombreux autres Routiers du Clan n'étaient pas là. Il faut savoir que les réunions étaient facultatives. D'autre part, c'est la guerre et les Alliés sont en pleine bataille en Normandie. Pas mal de parents, sans doute, ont empêché le gamin d'aller batifoler à la campagne. Tout cela indépendamment du temps radieux de ce 15 août.

Quatre jours de vacances au grand air en cette période de guerre, quelle aubaine ! Ceux qui avaient encore la chance d'avoir un vélo en ordre de marche - j'étais du nombre - rejoignaient le camp par ce moyen de locomotion. Je rattrapai le chef Godfrin sur la piste cyclable de Rhode-St-Genèse et arrivai avec lui sur place vers 15 H, si mon souvenir est bon. J'avais 18 ans et j'étais ce jour là en pleine forme. 

Vers 17 H, nous nous retrouvâmes au complet au chalet presque terminé, bâtisse que nous avions construite pendant de longs mois sous les conseils avisés de notre chef, architecte de métier. Cet abri plus ou moins confortable pouvait loger l'effectif d'un peloton (30 hommes).

Vers 18 heures, le Senior me chargea avec trois jeunes de remplir les paillasses à la ferme, proche d'un quart d'heure et, mission remplie, nous entamons le trajet de retour. Soudain,  sur le chemin de descente à 50 mètres de nous, nous fûmes tout à coup surpris par un drôle d'individu. Muni d'un fusil Mauser il semblait avoir l'air d'un résistant du maquis, vu surtout le brassard à écusson belge qu'il portait au bras de sa chemise retroussée. Il était tête nue. Lorsqu'il nous mit en joue en vociférant "haut les mains" dans un français courant, nous comprîmes que nous étions refaits.

De plus près, en fait, je devinais à la vue du pantalon Feldgrau et des bottes prussiennes qu'il s'agissait tout simplement d'un Boche, en réalité un SS, traître belge à la solde de l'ennemi. Nous apprendrons d'ailleurs, dans les heures qui allaient suivre, que nous avions affaire à un petit groupe d'environ 6 traîtres de diverses nationalités, Belges surtout, le chef étant un Hollandais du nom de Walter Pfitzinger et, TOUS, ce que j'appris plus tard après guerre, appartenaient à la GFP (Geheim Feld Polizei), Gestapo & Sichereitsdienst !

En réalité, il s'agissait d'une descente organisée ! Le SS qui venait de nous "pincer" nous donna alors l'ordre de le précéder, mains en l'air, en gueulant "paillasses par terre". Il nous conduisit au camp des Scouts Neutres qui avoisinait le nôtre, dans le bas du site. A cet endroit, le chef Walter avait installé sa zone de rassemblement. Deux belles grandes cabanes offraient toute la place voulue pour parquer leur monde et… appeler du renfort. A notre arrivée en colonne à cet endroit, les quelques traîtres du groupe restant tenaient en respect un groupe de jeunes BSB (scouts neutres) qui logeaient dans le coin, ainsi que nos quatre compagnons de section, arrêtés dans notre chalet du haut.

La nuit commençait tout doucement à tomber et il fallait absolument parquer tout le jeune cheptel que nous étions, afin de permettre à ces crapules de se détendre et pour les deux tortionnaires de savoir où se cachaient des armes. En nous parquant à l'étage, allongés l'un à côté de l'autre, cela ne nécessitait qu'un seul gardien de palier, armé bien entendu. Il ne faudrait pas oublier que nous étions restés les mains levées pendant près de deux heures pour examens divers, dont l'identité, ce qui nous avait quelque peu fatigués. Nous avons donc dormi quelques heures sur un plancher dur mais propre. La chance fut que les planches placées l'une à côté de l'autre et non scellées permettaient une excellente vision  dans la pièce du dessous où se situait la salle de séjour avec une belle cheminée antique. Mon voisin sur le sol était mon grand ami Victor (Castor) et à nous deux nous avions donc remarqué l'excellent poste d'observation que constituaient ces entre-planches. Or donc, c'est dans cette pièce de dessous que ces bandits avaient élu domicile pour la nuit, à l'exception du garde à notre étage qui veillait au grain. Ce fut alors une nuit atroce, troublée par les rires de la soldatesque qui torturait les dirigeants scouts pour connaître "la cache aux armes de guerre" dont ils avaient cru la présence dans ce local. Seule une 22 long avait été dégotée avec laquelle deux sous-fifres s'amusaient à faire des "cartons" sur des cadres, des trophées et des bibelots. Ce qu'ils cherchaient c'étaient les armes de guerre dont ils avaient eu vent par la dénonciation d'une jeune recrue, un "mouton" peut-être, venu s'engager aux scouts BSB. Ce dernier avait été intéressé par les ordonnances allemandes qui promettaient un million de francs de récompense à ceux qui apporteraient des renseignements sur la Résistance. Nous apprendrons après la libération que ce bougre de mouchard n'aura touché que 10% d'intérêt pour sa trahison qui se soldera par plusieurs dizaines de morts en camp de concentration et quelques années de prison, je pense, pour lui traître à la Patrie.

Revenons aux tortures de la Gestapo observées par deux des incarcérés (Castor et moi), toujours couchés sur les grosses poutres qui formaient le plancher de la cabane type trappeur. Il devait être minuit, voire une heure. Les trois victimes pressenties passaient à tour de rôle à la question, quand tout à coup le commissaire scout Messens prit sur lui toute la responsabilité, étant donné qu'il résidait sur place. Mais devant le peu de renseignements donnés sur l'endroit de la cache, Walter donna ses ordres. Ceux-ci se résumèrent à la torture. Nous vîmes alors notre chef de très petite taille être suspendu par l'arrière de ses bras à un gros anneau inséré au dessus du manteau de la cheminée ouverte, déculotté ensuite et, au moyen de son ceinturon scout à grosses boucles être lacéré de dizaines de coups. Comme si son ceinturon, marqué de la devise bien connue "be prepared", lui dictait une certaine conduite il "succomba" sous la torture et l'horrible souffrance lui fit donner le lieu de l'endroit stratégique. Son arrière-train dégoulinait de sang !

A ce sujet, lors des deux premiers jours d'incarcération à la prison de St.Gilles, je fus d’abord enfermé dans la même cellule que lui et il me montra son derrière à nu. C'était affreux tant il avait l'endroit en question violet et rouge sang par les coups reçus, à tel point qu'il ne pouvait d'ailleurs s'asseoir et se trouvait obligé de s'allonger sur le ventre pour prendre du repos. Je fus donc un vrai témoin de toutes ses souffrances.

Mais notre compte était bon après la découverte d'armes qui devaient être distribuées lors de la formation des groupes au jour "J".

Le lendemain, dès 5 heures du matin, un peloton de Feldgendarmes casqués, et armés jusqu'aux dents, dotés de leur plaque à chaînette tristement célèbre, appelés de nuit sans doute pour "embarquer" ce cheptel de résistants, débarquait avec force pour encager la prise. Avant de nous embarquer, un tri rapide fut fait par le Hauptsturmführer Walter, épargnant l'incarcération à quelques chanceux avant la mise en route. Tri basé sur quoi, je vous le demande, si ce n'est la "tête du client", son air benêt, son jeune âge, sa bonne tête ? En ce qui concerne notre groupe FSC, deux gars furent écartés, Hanasis (Caniche) et Mellaerts (Poulain). A ce dernier, voisin de la rue Champ du Roi à Etterbeek et donc proche de mon domicile, je demandai de ramener mon vélo et de prévenir mes parents avec les ménagements d'usage.

L'embarquement se fit alors avec brutalité, l'arme prête à faire feu. Aucun espoir de fuite. Les deux chefs responsables furent attachés avec des chaînes et jetés ainsi dans la voiture cellulaire sous la garde de deux SS se faisant face. Quant au "menu fretin" que nous étions, on nous enfourna dans un camion de déménagement à une trentaine. Nous nous retrouvions ainsi dans une obscurité complète sitôt la porte relevée. Un passant voyant ce fourgon de déménagement précédé d'un transport cellulaire et suivi d'un camion de matériaux où se tenaient debout deux hommes, ne pouvait imaginer qu'il s'agissait d'une rafle.  Pourtant, dans la benne de ce camion, se tenaient debout le sinistre Hollandais Walter et son adjoint, la mitraillette posée sur le toit de la cabine, prêts à descendre le premier qui ouvrirait la porte basculante. Ce qui était d'ailleurs impossible.

Une heure plus tard, on nous débarque au siège de la Gestapo, avenue Louise à Bruxelles, où nous sommes rassemblés dans le hall les mains en l'air. Un quart d'heure après, deux "grosses légumes" arrivent en civil, coiffés d'un chapeau Eden, avec des airs de PDG. Les armes ramenées s'étalent sur une table comme pièces à conviction. Je verrai toujours le plus gros des deux, un type colossal, ramasser un pistolet, un GP 9mm. Il le soulève et l'examine dans un faisceau de lumière solaire qui tranchait dans la pénombre du hall obscur, étudiant sérieusement l'arme qui lui semblait peu connue et vociféra "Alle Terroristen zum Keller".

Ce devait être une "grosse tête" car la soldatesque n'en mena pas large avec nous. Je jure avoir reçu un solide coup de pied au cul d'une botte de SS, pour dégringoler l'escalier en colimaçon qui gagnait la sous-cave  à vin, vide évidemment… qui servaient à présent de "niches" pour y asseoir les détenus.

Nous avions tous, encore réunis, des mines déconfites et nous ne soufflions mot. Seul ce saint homme qu'était Armand Godfrin avait toujours le sourire et gardait confiance.  Il nous occupait par d'autres préoccupations. Par exemple, il m'interpella en me demandant si mon programme  de "compagnon" était résolu par la réussite des épreuves ad hoc (compagnon figure dans la gradation dans la branche Routier Scout, qui suit celui d'Aspirant). Je lui répondis alors que seule l'épreuve secourisme manquait encore. Bon, dit-il, nous allons arranger cela. Or il avait à l'avant bras un bandage assez conséquent mais sans gravité. Il le défit et m'invita alors à faire plusieurs pansements, qui à la main, qui à la jambe, nous occupant ainsi tous durant une petite heure, arrivant à la conclusion de dire "ok, c'est en ordre pour ton programme de compagnon." Sans le savoir, j'eus le privilège d'avoir reçu par sa poignée de main, sa dernière nomination, dans les geôles de l'occupant nazi !

Notre dimanche 15 août 1944 se passa donc dans les caves glacées de la Gestapo. Car ici, tout au fond de cet antre, le beau soleil qui luisait toujours ne pouvait nous réchauffer, habillés de nos vêtements légers de scouts, sans insigne, chemises à poches, culottes courtes, les bas trois quarts sans floches et une paire de chaussures légères de guerre en cuir ersatz ! Aux environs de 17 H nous fûmes embarqués pour une autre destination. Des voitures cellulaires cette fois nous transportèrent vers d'autres cieux.

La prison

Cieux pas très lointains cependant car, après un arrêt plus long que les autres, on entendit des grilles s'ouvrir et grincer en se refermant. Toute illusion s'envolait car nul doute que nous étions dans une prison, celle de Saint-Gilles.  On nous débarqua dans un immense et long couloir sans fin, vers 16H. De chaque côté, une succession de portes, toutes munies d'un judas. Il y a un étage avec une passerelle qui fait tout le tour. C'est l'aile B de la prison et la cellule 158 nous accueille à cinq. Au préalable, on passe un à un chez le gardien de couloir, un vieux Feldwebel de la Wehrmacht. On remettra à ce gardien tout ce que l'on avait en poche et éventuellement aux doigts (bagues), au bras (montre). Le garde fouillait d'ailleurs. Puis voilà qu'arrive mon tour. J'attends bien droit, les bras croisés. Il menace alors de me gifler parce que je suis dans une position quelque peu hautaine, avant de lui donner mes papiers. A la lecture de ma carte d'identité, il me regarde plus conciliant, me disant "Weber, deutsche Nahme ?"Je lui réponds "nein" d'un ton catégorique, ce qui me vaut de sa part un regard noir, revendicatif. On me ressort alors de la cellule pour me placer à côté avec les deux dirigeants BSB, ce que je trouve quelque peu bizarre comme si un premier tri avait été fait.  J'apprendrai plus tard, lors du procès après guerre, que les dirigeants étaient des commandants de secteur MP et que pour moi il y avait des doutes  sur ma présence dans le camp, mon nom étant dans leurs tablettes sur leurs listes d'évadés. J'étais donc susceptible d'avoir été parachuté ou droppé par avion dans ce camp de résistance. La Gestapo était donc bien renseignée. Et la "mise au vert" continue pour moi. Nouvelle preuve, après deux jours de cellule provisoire, je suis transféré dans l'aile A, cellule 82. C'est à l'étage où l'on place les "dangereux", voire les chefs de secteur, ce que je saurai aussi plus tard. Dans cette nouvelle "cale", se trouvent trois messieurs d'un certain âge, plutôt sympas, bien que méfiants.

Mes frères scouts sont donc restés incarcérés au rez-de-chaussée et cela pendant tout leur séjour à St-Gilles et moi je suis le seul qu'on a transféré. Autre preuve de mise au secret, l'envoi de vêtements ! Les mamans de scouts arrêtés avec moi qui se voient et se consolent disent à ma mère de faire un colis de vêtements pour moi et de le déposer à la prison. Tous mes amis auront reçu leurs lainages, manteaux et autres et moi je restai "inconnu au bataillon". Je suis donc bien au secret. De fait, ma mère se rend à la prison de St.Gilles avec un colis. On lui referme la porte au nez. Pour finir Maman rentre bredouille, en larmes, et… avec le colis que je ne verrai jamais !

Quatrième preuve: l'agent SAS Jean Leurquin a été parachuté au début 1944 avec son émetteur radio et il est pris en flagrant délit d'émission par les Allemands. Incarcéré et torturé, entre autres par le supplice du bain, on lui demande parmi les renseignements à fournir l'adresse de l'évadé Weber (mon frère Guy) parti avec lui en Grande-Bretagne. La Gestapo fait donc le rapprochement avec ce Weber arrêté à Dworp et qui pourrait aussi avoir été parachuté dans ce camp de Résistants.

Revenons maintenant à mon arrivée dans la cellule 82 où je resterai jusqu'à l'évacuation de la prison suite à l'arrivée des Alliés. Je me trouve donc, dès que la lourde porte se referme, devant trois gentlemen et non pas devant des bandits à la mine patibulaire. Trois gars cependant considérés comme dangereux par l'Allemand puisqu'ils se trouvent à l'étage. Sitôt mon maigre bagage déposé (couverture, bol, couverts reçus à l'entrée), je suis interrogé et "retourné" comme une crêpe par le comité d'accueil qui tient à découvrir qui je suis. Ne serais-je pas un "mouton" placé par l'ennemi pour tirer les vers du nez des locataires et, ensuite, faire rapport sur ce qu'il a appris ?

Dès lors, les trois occupants, le vieux Docteur d'expression néerlandaise beaucoup moins car fraîchement arrivé et sérieusement torturé malgré son âge, me questionnent, me regardent et semblent évaluer la véracité de mes réponses. "Moi je n'ai rien fait, dis-je. Je suis innocent et j'ai été pris dans une rafle dans le camp scout où j'étais descendu avec ma section et voilà pourquoi je suis dans cette tenue de boy-scout. Je suis étudiant à l'Institut Saint-Louis, j'ai 18 ans et j'habite Etterbeek à tel endroit, etc." Ces messieurs me dévisagent et l'adjudant de carrière me répond "Allez, oui, ça va, toi aussi tu es innocent et tu n'as rien fait de mal. Installe toi, on verra". Et les choses en restent là après que les instructions de service intérieur m'eurent été communiquées. "Ta paillasse se trouve là dessous la table". De fait, les 4 paillasses sont repliées dans la journée et forment une table avec la planche de format ad hoc prévue pour, 4 tabourets de type classique complètent l'équipement. "Demain tu seras de corvée pour nettoyer la cale." C'est donc chacun à son tour sauf pour le docteur qui a 72 ans et est exempt de corvée. Voilà tout à coup le British qui m'applaudit car il s'aperçoit que j'ai un crayon dans mon bas trois quarts (système D scout). Le Fritz hier a oublié de me l'enlever car c'est interdit. Une aubaine pour la chambrée que le British exploite immédiatement en le détruisant mais en gardant la mine qu'il glisse dans une fente du plancher car, paraît-il, les fouilles sont fréquentes par le détachement d'inspection. La cellule est petite mais très propre. Elle fait 3 x 5 mètres et était prévue pour un prisonnier (avant guerre). Tous les jours elle doit être brossée et lavée à l'eau, badigeonnée de créoline une fois par semaine. De ce fait il n'y a pas de bestioles, ce qui est appréciable.

Après deux jours la glace est brisée, ils savent tout de moi. L'adjudant chef a fait ses recoupements militaires avec mon père, mon grand frère, etc. Le British  avec lequel je deviendrai grand ami et qui a le flair de l'Intelligence Service a senti qui j'étais. Quant au vieux doc il m'a pris en affection comme si j'étais son fils. Bref une excellente atmosphère de franche camaraderie. Il est temps maintenant que je vous présente mes trois compagnons de captivité. Je vivrai en continu avec eux presque un mois et je les revois encore toujours dans mon esprit. Leur histoire de guerre est brièvement la suivante.

Le British para c'est Goulty, Raul, Wolly, sujet de Sa Majesté, Agent SAS, Intelligence Service. Parachuté sur notre territoire, il avait diverses missions à effectuer. Il a environ 23 ans, a été arrêté depuis près de deux ans et se fait passer pour un travailleur flamand. Les Allemands n'ont pas percé son secret mais ils gardent de sérieux doutes sur sa personnalité, ce qui justifie son maintien en tôle.

L'adjudant chef Verbist de notre armée, résistant de l'Armée Secrète et résidant avenue des Volontaires à Etterbeek, est en tôle depuis deux ans comme le para Goulty. C'est un homme d'environ 48 ans. Le cas de Goulty et de Verbist est en cours, sans être tout à fait résolu.

Le docteur, c'est Hendrik Goyens, de Meensel-Kiezegem, âgé de 67 ans. Un pistolet a été trouvé dans le jardin de sa propriété par les SS Vlaanderen et il est dès lors reconnu comparse dans le terrible drame relaté ci-après. Depuis 4 jours il est torturé par la Gestapo pour avouer, blême, que c'est un fuyard qui a jeté cette arme dans le parc de sa propriété. Son compte est bon semble-t-il.

Il faut rappeler ici qu’en août 1944, cette petite localité flamande devint un village martyr car un des fils d'une famille pro-nazie y fut abattu par des inconnus. Le 1 août, de grand matin, le village fut encerclé par des militaires allemands accompagnés de la Gestapo et de "Noirs  du VNV. Trois villageois sont abattus sur place.  Arrestations et tortures se succèdent. Vers midi, 10 hommes, 4 femmes et une fillette sont  embarqués pour être  incarcérés ensuite à la prison de Louvain. Le 11 août le village est une nouvelle fois encerclé et tous les hommes de 16 à 60 ans sont rassemblés dans la cour de l'école des Sœurs, y compris un pilote canadien qui se cachait dans le village. Une maison est incendiée et un habitant brûlé vif. Le bilan provisoire des deux rafles fut de 4 tués sur place et de 91 habitants faits prisonniers. Après un bref séjour à la prison de Louvain la plupart des victimes furent transférées à St. Gilles et, début septembre, les prisonniers furent embarqués dans des wagons à bestiaux à destination du camp d'extermination de Neuengamme. Quelques heureux eurent la chance de se trouver dans le train Fantôme, dont le docteur Goyens, mon compagnon de cellule. Au total, sur 71 prisonniers arrivés à Neuengamme, huit seulement survécurent au régime inhumain du camp. ("Journal des Combattants", octobre 1997)

Le docteur est appelé régulièrement à l'interrogatoire et après deux bonnes heures il rentre tuméfié par les coups de la Geheim Feld Polizei ou de la Gestapo, malgré son âge avancé. Moi, par contre, je suis dans l'attente d'être appelé par un ordre guttural qui résonne dans le couloir "zwei und achtzig,  Weber".  J'aurai cependant l'immense bonheur de ne pas être appelé, ces tortionnaires étant sans doute trop occupés à faire d'abord leurs valises devant l'avance des Alliés.

Ce qui vaut aussi la peine d'être conté, ce sont les alertes Avions. Les sirènes hurlent pour la descente aux abris, pas pour nous bien sûr mais pour les Boches qui galopent dans les couloirs pour rejoindre au plus tôt les abris. Seule une équipe de trois hommes va s'installer dans la tour de la prison avec une mitrailleuse. Les prisonniers par contre sont au comble de la joie et le manifestent par un vacarme monstre en faisant cliqueter les couverts entre les maigres tuyaux de chauffage. 

Autre scène,  combien prenante, celle du condamné à mort. Tous les trois jours, un d'entre eux arpente le couloir pour la dernière fois. Peu avant 19 heures, le "téléphone bantou" fonctionne de cellule à cellule pour informer chacun de la sortie du condamné dont le nom est communiqué. Tout doucement alors retentit l’hymne national, pour devenir éclatant une fois que tous s'y sont mis. Une Brabançonne tonitruante résonne dans tout le bâtiment alors que le gardien de faction conduit la victime vers la cellule, inoubliable moment, où il verra l'aumônier pour une éventuelle et dernière confession. C'est là qu'il passera son ultime nuit tout seul avant d'être fusillé à l'aube. Au sujet du "téléphone bantou", ce dernier nous appelle par 3 coups frappés sur le tuyau. On se saisit alors de la boîte à conserve vide qui sert d'écouteur et qui posée sur le tuyau transmet l'information donnée par la cellule voisine. On répète alors la même opération de l'autre côté, en retournant la boîte miraculeuse qui devient parlophone.

Et c'est donc ainsi que je passe vingt-deux jours en tôle, vivant la morne vie du PP (prisonnier politique).  Toujours aucune nouvelle de mes compagnons d'arrestation ni de ma famille. Vie de prisonniers entrecoupée de péripéties diverses dont la promenade dans les jardins tous les trois jours. Heureusement quand même ! La promenade est amusante à observer tant les accoutrements sont éloquents: le prisonnier courant est en habit bourgeois mais il y a le gendarme, le curé, le policier, voire le boy-scout en courtes culottes, ce qui est mon cas ! Il y a aussi la prière avec le chapelet commun (oui, oui), la cigarette roulée avec le tabac communautaire  et allumée par un frottis sur une mèche d'amadou. Les repas, toujours attendus avec anxiété et désirés ! Je n'ai jamais mon compte… à mon âge. A 7H30, le quignon de pain noir et un jus de chaussettes, à midi le bol de patates avec parfois quelques légumes, surtout le rutabaga bien connu en ces temps de disette. A 17 heures nouvelle ratatouille en plus petite quantité cependant. A 20H00 mise au lit… fatigués de ne rien faire.




Le train "Fantôme"

Et c'est alors qu'arrive le 1 septembre 1944, journée différente des autres de par le va-et-vient qui règne dans la prison. Il y a des camions qui rentrent et qui sortent, des feux de documents à droite et à gauche et un certain relâchement de surveillance. Le judas, habituellement relevé fréquemment sur la journée, reste immobile. Ce soir là, alors qu'on venait de s'allonger, le gardien vient faire l'appel des noms dans chaque piaule et nous annonce qu'on va bientôt être libéré et qu'il faut se tenir prêt à partir dans les 24 heures. On ne se sent plus de joie…mais quand même avec un certain scepticisme. Ce qui nous inquiète, c'est ce grand chambardement. Toutes ces visions de déménagement et de liquidation nous intriguent. Inutile de vous dire que nous ne fermons pas l'œil de la nuit. Les conversations et supputations vont bon train. On fait aussi son bagage, lequel se limite à ma couverture contenant un colis de la Croix-Rouge fraîchement reçu et mon couvert. Voyant ma pauvreté d'équipement (un singlet, une chemise d'été et un court pantalon), le brave para Goulty me fait cadeau pour le voyage de son deuxième manteau, en véritable tweed svp !

A 3H du matin, on reçoit son jus noir et son quart de pain. A peine est-il avalé que suit en vitesse l'évacuation de la cellule pour nous retrouver alignés dans la cour entre des Fridolins l'arme au poing, échelonnés tous les 2 mètres à gauche et à droite jusqu'à la sortie.

A ce moment, nous comprîmes que nous étions refaits. Il n'était guère question de libération mais bien d'évacuation. Une tapissière accolée à la sortie, sans la moindre ouverture latérale, engloutissait les prisonniers à la volée. Certains se trouvaient mal devant l'herméticité de ces véhicules de déménagement. D'autres par contre en profitaient pour jeter un message fraîchement griffonné par la petite ouverture trouvée le long de la porte à rabat. La direction du convoi est celle de la gare, à entendre les hululements des locomotives. Schaerbeek - Petite Ile, le long de la chaussée de Vilvorde, où un très long convoi de wagons attend de faire son œuvre. C'est pour nous sans nul doute que ces wagons à bestiaux attendent, complètement fermés à l'exception d'une ouverture de 0,50 x 0,50 munie de fil de fer barbelé. Attendent quoi, si ce n'est cette troupe de martyrs que nous sommes. Pour les transférer où, si ce n'est en Allemagne ? Les gardes armés du corridor sont là pour nous pousser à coup de crosses dans ces niches à cochon. On nous fait d'abord ranger par deux sur le quai. Me voilà au premier rang d'un groupe avec un SS de chaque côté. On remonte alors le long du train pour arriver à un wagon où des martyrs se tiennent déjà debout. Encore place pour une trentaine, et nous grimpons ainsi rejoindre nos futurs compagnons de voyage qui nous accueillent avec le sourire malgré les circonstances.

Ce long train se compose de deux wagons voyageurs et d'une vingtaine de wagons à bestiaux. Les fameux trains de la mort comme on les appelait ! On ne sait où se mettre ni de quelle façon tant l'espace est exigu pour 72 individus. Heureusement la fraternité et la solidarité règnent en maître. Un gars d'autorité, un commissaire de police, prend énergiquement la parole afin de s'organiser pour le voyage. Du coup on le nomme chef de wagon. Une première décision tombe: pendant que la moitié des occupants voyagera debout, l'autre pourra s'asseoir. Changement de position toutes les deux heures.

Vers 17h00 le train s'ébranle aux accents de la Brabançonne hurlée par tout le wagon si pas par tout le train ! Les Boches qui occupent tout un wagon voyageur ne doivent pas être fiers d'emmener 1500 patriotes belges vers les camps de la honte ! Assez rapidement cependant, nous trouvons que ce fameux train roule bizarrement, comme un cheval déjà essoufflé. En effet, il roule 10 km et puis s'arrête, puis repart après 15 minutes d'arrêt. Il prend tout à coup de la vitesse, puis il ralentit. Il stoppe, il repart.

On arrive quand même à Mechelen vers 21 heures. N'est-ce pas magnifique que de parcourir 25 km en 4 heures ! Là, le train semble s'arrêter définitivement. On passe d'ailleurs toute la nuit sur place, en somnolant comme on peut si on a obtenu une place assise. Tout le monde resta plus ou moins digne malgré quelques maigres incidents caractériels dus au manque de confort et tant l'habitacle devient déjà irrespirable !

Puis voilà tout à coup qu'à 7H du matin le train démarre, mais…dans l'autre sens soit vers Bruxelles ! On n'en croit pas ses yeux. La voie vers les camps nazis doit être coupée vers l'Allemagne suite aux bombardements Alliés. Ce ne peut-être que la seule cause de ce revirement.

Rvenus à notre point de départ, nous voilà à nouveau en stand by. On attend… et voilà que des bruits courent disant qu'on pourrait être libérés ? Cela paraît incroyable à moins que les Alliés soient aux portes de Bruxelles ? Le rêve s'envole avec l'arrivée d'un train militaire allemand fortement armé, qui vient se placer parallèlement au nôtre. Il file probablement vers le front de Normandie. Un wagon plat est arrêté juste à côté du nôtre. Dessus se trouve un canon léger anti-avion, sur sa plate-forme tournante. Un soldat en tenue camouflée est assis en position de tir, prêt à toute éventualité. D'autres sont là aussi en tenue de combat, se détendant avant le grand départ. Le canonnier, qui scrute notre convoi, interpelle alors un de nos gardiens et crie "Was ist das" ? La réponse ne tarde pas : "Allen Terroristen". Et l'autre alors fait pivoter son arme, mimant de nous descendre !

C'est dire si nous sommes loin d'être à l'aise durant cette attente infernale. Puis un feldwebel nous confirme que notre libération serait proche suite à des pourparlers avec la Croix-Rouge. Nous devenons nerveux et anxieux. Le calme ambiant, avec cependant des allées et venues, nous invite à penser que quelque chose d'imprévu se trame.


Libération

Tout à coup, dans les environs de 15 heures, le sous-officier de faction ouvre la lourde porte coulissante en criant  "Alle frei". Personne cependant n'ose sortir tant la nouvelle est invraisemblable ! De plus, on sait à quoi ressemble une parole de nazi. Et puis, le train voisin, l'Allemand posté derrière sa mitrailleuse, est-il parti ? Ouf, celui-là s'en est allé.  Personne cependant n'ose mettre un pied dehors. Un prisonnier passe alors la tête au dehors, puis il sort et rentre à nouveau pour nous dire qu'on peut y aller ! D'autres, des wagons voisins, ont déjà parcouru quelques mètres. Alors, rapidement, notre wagon se vide, sauf un gars qui reste accroupi dans le fond ! C'est Emile, le gendarme, un des plus anciens prisonniers qui se morfondait bientôt depuis 3 ans en prison et qui n'imaginait plus la liberté. Faut qu'un copain le tire dehors et l'invite à le suivre ! La scène au dehors est féerique, un véritable marché tant il y a du monde ! Pensez donc, 1500 types libérés d'un seul coup ! Ce sont alors des grappes humaines qui pressent le pas sur le quai. Braves patriotes de toutes sortes, destinés en principe aux camps de concentration et que voilà tout à coup LIBRES ! Echappant à un terrible destin, celui que connaîtront durant une dizaine de mois ceux partis par le convoi précédent, soit 1500 prisonniers… dont beaucoup ne reviendront plus !

Tel sera le sort réservé à mes cinq frères scouts ! Ils iront dans les camps de Ludwiglust, de Mauthausen et de Sandbostel. Notre chef, Amand Godfrin, ce meneur d'homme d'une autorité calme et sûre, grand fort type sportif, ne reviendra pas. Il perdit la vie au camp de Wubbelin en chrétien converti depuis peu de temps et venu tard au scoutisme je crois. Celui qui fut à ses côtés jusque dans la mort, Malbecq, m'a dit qu'il avait offert sa vie pour ses cinq compagnons d'arrestation. André Vannuys, ne survivra pas non plus, abattu dans une marche de transfert vers un autre camp. Quant à Jacques Cornelis, il m'a dit qu'il y serait resté aussi, s'il n'avait eu un vieux gardien Volksturm pour le soutenir dans sa dernière marche de transfert !

Le 3 septembre 1944 à 15h00, notre convoi fut libéré et il emportera pour la postérité le nom glorieux de 'Train Fantôme', car il allait et venait, s'arrêtait et repartait, pour en arriver à son heureux dénouement.

Mais grâce à qui ce sauvetage inespéré ? Tout d'abord aux Cheminots-Résistants, Louis Verheggen et Léon Pochet. Le sous-chef de gare, Michel Petit, membre du Mouvement de Résistance National Belge. Ensuite à la Diplomatie, l'Avocat Frédéric Eickhoff  et le Vicomte Berryer, conseiller à l'Ambassade Belge de Berlin. Les Consuls d'Espagne, Suisse, Suède et Finlande, sans oublier la Croix-Rouge de Belgique.

Je fais mes adieux à Goulty, le seul compagnon de captivité que j'aperçois encore et qui me fait définitivement cadeau de son manteau ! Je rentre évidemment à pieds car il n'y ni comité d'accueil ni transports publics. Tout est mort dans l'attente des troupes libératrices. Mieux vaut se méfier des SS fuyards, tant les planqués à Bruxelles que ceux qui refluent de province ou d'ailleurs. Plusieurs voitures volées ou réquisitionnées circulent en trombe avec deux hommes en tenue de combat à l'avant du véhicule, le doigt sur la gâchette.

Gare à celui qui a des airs suspects…nous les loqueteux, sales et dépenaillés, avec comme seule pièce d'identité une carte d'Interné civil reçue de la Croix-Rouge à la sortie de la gare.

Sur le boulevard du Midi, un char léger achève de se consumer et plus loin nous remarquons un véhicule de combat carbonisé, et aussi le Palais de Justice qui brûle avec des volutes de fumée qui emplissent le ciel. Nous apprendrons plus tard qu'il s'agit d'un acte de vengeance des 'Frisés', qui ont miné la coupole avant le départ tout en détruisant des archives compromettantes certainement. Des tirs sporadiques résonnent dans le lointain et mon compagnon et moi pressons le pas dans l'inquiétude de tomber sur des fuyards armés. Le compagnon dont il est question est un prisonnier du train rencontré à l'inscription Croix-Rouge, qui habite à deux pas de l’avenue d'Auderghem où crèche ma famille. Je porte mon baluchon sur l'épaule (ma couverture, mon bol et mes couverts). J'ai les cheveux hirsutes et trop longs, pas peignés non plus, je suis fatigué par manque de sommeil et…j'ai maigri de 8 kg ! Je dois avoir une "sale gueule", car Maman qui est sur le pas de la porte avec des voisins, dans l'attente des Alliés, me voit arriver de loin et elle pense "Quel peut-être ce voyou » qui arrive. Et, tout à coup, elle réalise que c’est… son fils Roger, dont on était sans nouvelles ! Elle fond en larmes et m'étreint longuement. Mes deux petits frères de 4 et 6 ans sont tout ahuris de me retrouver et marquent leur contentement !

Les gens s'amènent pour me féliciter, les voisins proches et d'autres; et aussi l'Aumônier  de notre Unité scout et son chef de troupe. Ils sont fous de joie et me disent "les autres vont suivre, puisque tu es là"? Sans rien savoir sur eux, je leur réponds : "sans doute, peut-être" ? Car comment voulez-vous savoir sur 1500 prisonniers ? Mais, malheureusement…il faudra déchanter, car après deux jours et une demande à la Croix-Rouge tout espoir sera perdu. En réalité, les copains sont déjà dans les maudits camps de la mort !

Et puis, c'est Papa qui s'amène avec mon frère Jacques. Il n'en revient pas de me revoir et ce sont des embrassades continues et des larmes de bonheur.

Je prends alors et avant tout un bon bain chaud avec délectation ! Me voilà maintenant un peu plus présentable. Et c'est alors avec jouissance que je glisse mon grand corps fatigué dans un beau lit, propre et moelleux, de quoi retrouver quelque énergie. Doucement les mauvais moments s'envolent et je reprends du poil de la bête. Toutes mes pensées vont toujours vers mes frères Routiers, dont on est toujours sans nouvelles mais dont on pressent le malheureux sort.

Extrait de : "Ma guerre d'adolescent, j'avais 14 ans en 1940", Roger Weber, Bruxelles 2004 (édition privée)

vendredi 27 juillet 2012

Bombardement du 7 septembre 1943

J'ai vu ce bombardement quand j'avais 4 ans et demi. J'étais devant le War Memorial à la rue Antoine Gautier. Même à 7000 mètres les bombardiers faisaient un vacarme épouvantable. Beaucoup de gens étaient affolés en particulier ma maman qui pensait que mon papa était au travail dans le quartier bombardé. Il y a encore maintenant des traces sur certains bâtiments surtout celui de la gendarmerie près de la gare d'Etterbeek.

Le bombardement d’Ixelles du 07/09/1943


En lisant le livre de Gaston Williot « Images quotidiennes de Bruxelles sous l’occupation » son récit du mardi 07/09/1943 avait particulièrement attiré mon attention.
Il y parle du bombardement du quartier Général Jacques X Couronne. Comme je travaille sur la commune d’Ixelles ce fait m’a immédiatement donné envie d’en savoir plus et de rechercher des traces de ce bombardement effectué par les B-17 de l’USAAF. Grand fut mon étonnement de voir que de nombreuses traces sont toujours existantes 62 ans après.

Mais laisser moi d’abord céder la parole à Gaston Williot : « C’était une journée atroce dont Bruxelles gardera un souvenir plein d’amertume et de tristesse. Journée injuste ; Journée cruelle ; La plus désolante certainement depuis le 10 mai.
Et pourtant le ciel était si bleu, si pur et si plein de riches clartés et de promesses au moment où vers 09.50 heures les grands oiseaux métalliques commencèrent à dessiner leurs cercles de fumée blanche au-dessus de la ville.
Quand l’alerte fut donnée, ils évoluaient déjà depuis plusieurs minutes sous les regards sympathiques de toute une population rassurée et confiante.
Il y en avait quelques-uns, là-bas du côté de la forêt de Soignes. Il y en avait d’autres – nombreux et en formation serrée, compacte – au-dessus d’Evere.
Et puis subitement il y eut un bourdonnement bizarre à nul autre bruit vraiment comparable, à peu près comme une tôle qu’on fait vibrer ou comme un train qui s’engage dans un tunnel. Dans les maisons, les portes et les fenêtres tremblèrent sous l’action d’un violent mais bref courant d’air. Personne n’eut l’impression qu’un double et rapide
bombardement venait d’avoir lieu. Cependant, on vit s’élever dans la direction de la gare d’Etterbeek un énorme nuage de fumée sale.

Une autre colonne de même fumée obscurcit le ciel au-dessus de Haeren. À ce moment il fallut bien se rendre à l’évidence : Bruxelles venait d’être touchée. Déjà les avions faisaient demi-tour et piquaient en direction du Nord-Ouest. »

Ensuite Mr. Williot relate la suite. Il raconte qu’il apprend que le quartier de la caserne de gendarmerie est atteint là où se trouve la maison de son frère, Rue Fritz Toussaint. Les rumeurs les plus folles sont colportées en même temps les secours affluent vers le lieu du drame. Gaston Williot parvient péniblement jusqu'à la maison de son frère où il constate et je le cite « d’un foyer confortable et intime, d’une maison heureuse, il ne reste que quelques murs, des tas de débris et enveloppés de blanc - de ce qui était ce matin encore un gentil et
robuste étudiant qui souriait à la vie : André Williot.
Et près de lui, repliés dans leur insondable douleur, ses parents. Il a donc suffi d’une seconde, d’un souffle pour casser net le sens, le but et le contenu de leur vie. »

Voilà donc le récit de Gaston Williot et avec tous les éléments qu’il me donne je débute ma petite enquête. Sachant que la caserne de la Gendarmerie De Witte- De Haelen fut touchée et qu’ils disposent d’un service d’archives, je commence donc dans les caves de cette caserne mes recherches. Heureusement leurs archives venaient d’être prises en charge par le musée de la police et tout ce qui touchait les guerres 14-18 et 39-45 venaient d’être répertoriées. Grâce aux indications du conservateur Mr. B. Mihail je trouvais assez rapidement quelques photos des dégâts occasionnés à la caserne encore occupé à cette époque par des éléments de la Wehrmacht et de la Feldgendarmerie ainsi qu’un livret écrit par un habitant du quartier qui avait connu le bombardement enfant et qui depuis lors s’était investi dans des recherches concernant l’événement. Une fois en possession de son identité il ne m’a pas fallu longtemps pour retrouver son adresse et me voilà sur le porche de la porte d’entrée de Mr. Albert Guyaux. Ce gentil monsieur était tout étonné de voir quelqu’un de ma génération s’intéresser avec enthousiasme à cet événement qui n’a jamais été cité comme fait marquant dans les livres d’histoire. Je lui ai expliqué que je faisais un reportage pour le magazine de notre club de reconstitution et ceci l’a particulièrement touché sachant que des jeunes gens d’une autre génération voulaient garder la flamme du souvenir animé. Il m’a montré ses correspondances avec les archives de l’armée Américaine, son manuscrit et toutes les copies des documents officiels qu’il détenait concernant cette tragique journée du 07/09/1943. Grâce à ses précieux renseignements nous pouvions déjà conclure à une bavure de l’USAAF. Tout un quartier a été rasé par erreur. Comment cela a t’il été possible ? Il faut retracer cette journée fatidique pour pouvoir le comprendre.

Le 07/09/1943 trois missions sont prévu par l’USAAF sur l’Europe. Ces trois missions rentrent dans le cadre de la nouvelle tactique appliquée pour disperser la chasse allemande sur trois routes aériennes fort éloignées les unes des autres.

Les trois objectifs sont :

1) L’aérodrome de Leeuwarden en Hollande
2) La base secrète de lancement de fusées à Watten dans le nord de la France.
3) Les ateliers de réparation de chasseurs et bombardiers allemands de la SABCA
situé à l’aérodrome de Haren côté Evere/Bruxelles

Les plus grosses formations sont destinées à la France (147 B-17 de la 3th Bombardment Division) et la Belgique (114 B-17 de la 1st Bombardment Division divisée en 8 groupes) tandis que la plus petite est destinée à la Hollande ( 29 B-24 « Liberators » de la 2nd Bombardment Division.

A la même heure partent pour Bruxelles trois formations de diversion comprenant 18 B-25 et 142 B-26 le tout escortés par 137 « Thunderbolts » pour Bruxelles et pour des autres destinations 150 « Spits » .

Dans le cadre de l’opération de ce 07/09/43
un total de 251 appareils quittent l’Angleterre à 07.55 Heures avec comme destination Bruxelles/ Evere. Le temps nécessaire à la mise en ordre de
bataille, il est 09.03 Heures lorsqu’ils franchissent la côte Anglaise.

Ensuite ils abordent la Belgique par Ostende pour
prendre l’axe de pénétration Roulers et Gand.
Aux environs de Bruxelles les huit groupes prennent un cap Nord-Est et pénètrent Bruxelles par Forest et St-Gilles. En raison de l’altitude (7000 mètres environ) un groupe de 12 forteresses volantes B-17 largues leurs bombes à hauteur de Forest. Elles termineront leur course sur Ixelles à 09.51 Heures. À 09.53 Heures les 11 autres groupes larguent leurs bombes sur l’objectif, les installations de la SABCA.

Ensuite ils retournent par Anvers et Knokke pour retraverser la manche et se disloquer à Orfordness au Nord de Ipswich. Il est alors 10.32 Heures.

Au moment où les Forteresses volantes se posent en Angleterre, à Ixelles les secours se mettent en route et au fur à mesure des évacuations on commence à dénombrer les victimes.
Le chiffre exact ne sera jamais connu mais on parle de 216 blessés graves dispersés dans les hôpitaux d’Ixelles, Etterbeek, Ste Elisabeth et Edith Cavell. Les tués seront du nombre de 282 civils ceci sans prendre en compte ceux qui moururent plus tard suite à leurs blessures dans les hôpitaux.
Il y a 27 morts à ajouter dans les caves de la caserne de la Gendarmerie Avenue de la Couronne. Il s’agissait de prisonniers en transit attendant d’être exécutés ou d’être déporté. Il s’agissait de prisonniers politiques et résistants arrêtés. Après la guerre il s’est avéré que bon nombre de résistants importants ont été exécutés et que leur mort a été attribué au bombardement de ce jour-là par les autorités Allemandes. Parmi eux se trouvait le Baron Jean Greindl chef de la filière d’évasion «Comète», le Lieutenant Parachutiste Léopold Vande Meerssche et Louis Pelet.

Une plaque commémorative se trouve toujours apposée à l’entrée de la caserne de la Gendarmerie côté Avenue de la Couronne.

Toujours en ce qui concerne les chiffres on compte entre 116 et 125 impacts au sol dont 1 bombe non explosée. Ce qui fait un nombre d’environ 120 et 130 bombes de 250 kg ce qui concorde avec le nombre qu’un groupe de bombardiers B-17 transportent dans leurs soutes.

Les bombes sont tombées en une seule vague ce qui est confirmé par tous les témoignages.
En effet tous les avions d’un groupe volant à la même hauteur lâchent leur bombes au signal du chef bombardier de leur groupe et ceci à la seconde même. Les relevés de l’IRM station sismique à Uccle confirment ceci par un court tremblement relevé à 09.49 Heures (Ixelles) et une plus intense et plus long à 09.51 Heures (Evere).

Mais comment était-il possible qu’un groupe ait pu se tromper ? Aucun rapport d’époque ne fait mention de cette erreur.

Ce jour-là il faisait beau et nuageux sur Bruxelles et il est fort possible qu’en sortant des nuages ce fameux groupe, qui n’était plus qu’à trois minutes de son objectif, ait cru voir soudainement le voir sous ses ailes. D’autant plus qu’ils volaient à plus de 7.000 mètres et que la configuration des lieux prêtaient sérieusement à confusion. Par le fruit du hasard ces deux lieux qui se ressemblaient vu du ciel se trouvaient également dans le même axe de vol, mais le quartier d’Ixelles venait en premier lieu.



Dans les deux cas on observe une bonne similitude des lieux à savoir la présence d’une vaste plaine (terrain d’aviation à Evere et le champ de manœuvre en face de la caserne, l’actuel V.U.B.)
La présence de grands bâtiments et casernes, une chaussée importante et un cimetière à droite de l’objectif (celui d’Ixelles et celui de Bruxelles pour Evere).

« Comment l’erreur a pu se produire. Le champ de manœuvre a été confondu avec l’aérodrome, les casernes comme les installations de la SABCA, le cimetière d’Ixelles avec celui de Bruxelles, Le boulevard Général Jacques avec la Chée de Haecht et la présence du chemin de fer pour compléter le tableau »


Il faut savoir qu’ au dernier stade du vol c’est le bombardier qui pilote l’avion au moyen d’une petite commande afin d’effectuer des petites corrections il est fort possible que celui-ci ait été gêné par la présence de quelques nuages et qu’en sortant de son champ de vision de son collimateur il crut voir soudainement sa cible et ait lâché ses bombes entraînant ainsi tous les autres membres de son groupe à faire la même chose.

Le vendredi 10 septembre une grande cérémonie eut lieu dans l’église de la place Ste Croix. Un convoi de trente camions portant chacun 4 cercueils était entouré de plusieurs pelotons de la gendarmerie, Police Bruxelloise, croix rouge et pompiers.

Après la cérémonie les 120 corps ont été inhumés au cimetière d’Ixelles dans une parcelle spéciale réservé aux victimes du bombardement comprenant 200 tombes déjà creusé à l’avance. Au fur à mesure que des corps étaient encore retirés des décombres ils étaient inhumés dans cette parcelle. Cela a duré jusqu’au 21 septembre. Par après d’autres victimes furent enterrées ailleurs.

Cette parcelle n’existe malheureusement plus mais une rangée de dix tombes subsiste toujours juste derrière la pelouse d’honneur pour les anciens combattants. Elles ne sont plus entretenues et ont été abandonnées à leur sort par la commune.
La commune d’Ixelles n’a encore rien pris comme engagement envers ces quelques « rescapés ».
Mais il est clair qu’ils sont presque devenus une part du patrimoine car encore souvent
des touristes funéraires demandent à voir les tombes des victimes du bombardement. Ils ne connaissent ni la date, ni les faits exacts mais ils savent qu’un bombardement meurtrier a eu lieu sur Ixelles, preuve qu’il s’agit quand même d’un fait marquant qui reste gravé dans la mémoire.

Par-contre la tombe d’André Williot le neveu de
l’auteur cité au début de cet article se situe ailleurs dans le cimetière, dans un caveau de famille et vient récemment à terme de sa concession. Pour qu’elle puisse subsister elle demande un « parrainage » qui n’est qu’une formalité administrative et n’engendre aucun frais sauf la promesse qu’on entretient soi-même la tombe.


Pour terminer cette article je citerais l’inscription sur la tombe d’André Williot qui 62 ans après sa mort et celle des autres victimes elle retrouve tout son sens :
« Son sang fut répandu pour le salut du monde »




Sources : extrait du livre » Bruxelles sous
l’occupation » par Gaston Williot

« Le bombardement d’Ixelles & Evere »
par Albert Guyaux

vendredi 6 juillet 2012

85e anniversaire de l'unité scoute 7e BP


  • 85e anniversaire de l'unité scoute 7e BP Etterbeek, et de l'unité 3GCB correspondante. A Lessive le 14 juillet 2012. J'ai des photos.
  • Ce samedi 22 décembre 2012, aux funérailles de l'abbé Gustave Stoop au Sablon, j'ai rencontré Jacques Vandenhove, "Hermine", que j'avais eu comme chef louveteau dans les années 40 (Meute Albert Deru). Lui et son épouse sont intéressés par des retrouvailles des très anciens.

Mémoires louvetières


MÉMOIRES LOUVETIÈRES
Il y a 65 ans, en 1947, je vivais mon premier camp louveteau avec la 7e, unité scoute d’Etterbeek. Nous partions pour Wespelaer, entre Malines et Louvain. Trajet en tram vicinal avec une plaque de destination : Haacht. Le matériel et les provisions faisaient la route en camion. À l’époque il n’était pas rare que des unités scoutes partent au camp en emportant tentes et matériel dans une charrette tirée à bras. En 1947, année si proche de la guerre, on ne trouvait pas facilement de nourriture. Le régime de cartes et de timbres de ravitaillement restait en vigueur. Et dans l’invitation au camp envoyée aux parents, outre le prix du camp, il y avait une longue liste : autant de timbres de pain, autant de timbres de viande, peut-être des timbres pour les œufs… Et pour les produits rares on devait amener en nature : bacon, gruau d’avoine, … Le local de la rue Bruylants devenait souk : bureau de réception et de rangement des timbres de couleur et sur le sol une vaste épicerie avec des boites de gruau hétéroclites (Quaker Havermout, et emballages variés) et des tranches de viande rose, brune.

Ce local souterrain, je l’avais découvert par les hasards de la guerre. Au temps de la Libération de Bruxelles (voir le vitrail de l’église de la rue de Tervaete), j’étais entré en première primaire à l’école de la rue Bruylants. À la première récréation nous avions ouvert nos boites à tartines et en rentrant à la maison j’ai dit « maman j’ai vu quelqu’un qui mangeait du pain blanc ». Elle m’a répondu : « ses parents se sont sans doute enrichis en faisant du marché noir ». La guerre n’était pas finie et régulièrement la sirène d’alerte nous envoyait dans les caves pour nous protéger des bombes et des V1. En explorant la cave de l’école, à l’insu du « maître », j’ai pénétré à quatre pattes dans un lieu magique, peint d’animaux étranges, avec des bancs de bois pour petits nains. Après la fin de l’alerte (j’ai encore dans l’oreille cette sirène lamentation de délivrance, on n’est pas encore morts cette fois-ci) je suis remonté en classe et j’ai oublié le chemin secret de la salle aux nains. Plus tard j’ai vu que c’était le local des louveteaux.
Lorsque j’eus 8 ans, début 1947, je pus enfin faire partie de la meute. Pourtant j’avais vécu dans le scoutisme avant d’être né. Mon papa réfugié en Angleterre pendant la guerre 14-18, après avoir risqué la mort à 8 ans à Nieuport en prenant les derniers bateaux sous les obus allemands, avait connu le scoutisme à Folkestone. En 1919 il retrouvait ses parents restés à Bruxelles et fit bientôt partie de la 21e unité à Notre-Dame de la Chapelle. Il resta dans le scoutisme avec ses amis des années 20 jusqu’à son décès en 1986. On disait alors « scout un jour, scout toujours ». Le scoutisme créa une branche de routiers mariés, appelés aussi routiers maitres puis fraternité de route. Avant d’être né, en l’été 1938, je fis mon premier camp scout sous tente, blotti dans ma maman. Après la guerre, nous participions à des grands camps avec tous les enfants du groupe de nos parents. 74 ans après mon premier camp, et il y a quelques jours encore en ce mois de juin 2012, les survivants se sont retrouvés, comme trois ou quatre fois par an.
Le scoutisme sort de la guerre glorieux et lourdement blessé. Beaucoup de scouts et de routiers résistants, torturés, réfractaires au travail obligatoires, déportés, morts. La meute où j’entrais portait le nom d’Albert Deru, une de ces victimes et nous continuions à porter le poids de ce passé récent. Mais alors que la guerre 14-18 s’était continuée par des décennies de vengeance, le scoutisme a très vite dit la réconciliation. Dès la Pentecôte 1946 le feu de Pentecôte rassemblait à Foy-Notre-Dame des routiers, les vainqueurs et les vaincus. Près de Dinant dans le village même où s’était arrêtée la jeep la  plus avancée de l’Offensive allemande sur les Ardennes. Ce feu que nous avons veillé c’était les premières flammèches de l’Europe. Et pour le scoutisme mondial ce fut le Jamboree de Moisson, le seul Jam en France, le "Jamboree de la Paix".
Quand je fis mon entrée à la Meute de la 7e (il n’y avait alors qu’une seule meute mais deux troupes, Faucons et Sangliers) c’était un peu des retrouvailles. Le local était déjà en contrebas de la cour de l’école. Des coins, aux différentes couleurs des sizaines, étaient disposés régulièrement sur le mur du fond. Noir, Jaune, Rouge, Bleu, … Les chefs ou les sizeniers formaient-ils une sizaine peut-être les Blancs (avec peut-être les seconds de sizaines) ? je ne sais plus. Y avait-il des Bruns ? Mais je me souviens bien que peu après mon arrivée on a peint dans le local le grand dragon du Lotus Bleu. Pour moi c’était l’amitié de Tintin et de Chang. Mon sizenier Pierre Sterckx (qui était né vers 1935) devint plus tard un des plus illustres tintinologues du monde et ami d’Hergé. Un mois (de mai ?) on créa des prix du sourire. J’obtins le prix du louveteau le plus souriant et fut totemisé « Rikki-Tikki-Tavi, la mangouste du Livre de la Jungle qui ose attaquer les cobras » et ma sizaine des rouges obtint un fanion. Ce devait être un fanion en forme d’écu, d’une substance blanche inconnue, trouvée dans un avion allié abattu dans les environs de la forêt de Soignes. Plus tard on sut que ce matériau mystérieux  s'appelait « plastique ».
Ce local était souvent assez sombre. Il me semble que les vitres des fenêtres étaient chaulées. Lorsque les loups se retrouvaient pour la messe de minuit à Noël (à cette époque l’église était pleine à craquer et il n’y avait même plus de place debout), on faisait un petit souper vers 19 heures et ensuite le local se transformait en dortoir parce que les jeunes n’avaient pas vraiment l’habitude d’aller coucher tard. Certaines réunions commençaient par la monstration des 5 objets du louveteau (crayon, carnet, mouchoir, ficelle, dizainier (un chapelet en roue dentée marquant 5 « je vous salue marie »)). Lieu de tous les jeux d’intérieur. Sans doute ne pratique-t-on plus le jeu dont le sommet était l’annonce « la jungle est agitée ». La base du jeu était de défier à la lutte un autre louveteau. Le gagnant pouvait se rasseoir pendant que le perdant désignait un nouveau challenger. Il pouvait choisir aussi de déclarer « la jungle est agitée » qui autorisait une bagarre générale.
Beaucoup de jeux très physiques. Plus encore chez les scouts. Le fameux « kikoukenakblok j’arrive » (orthographe phonétique) où on se jetait sur une rangée de garçons penchés les uns derrière les autres de façon à réaliser la plus importante pyramide de corps. Dangereux. J’ai encore le souvenir de ce jeu de quatre coins où l’on se faisait "fusiller" (cela faisait très mal) par des balles de tennis lancées à toute force. Il y avait des jeux plus paisibles. Un jeu où l’on traçait des cercles sur le sol et qui étaient des zones refuges contre les touches des chasseurs. Et le "roi entre les barres", venu tout droit du Moyen-Âge.
À l’époque les écoles paroissiales de filles et de garçons étaient encore séparées par un mur. Lorsqu’une balle passait le mur on faisait un « poentje », une courte échelle pour permettre le passage d’un récupérateur en territoire inconnu.
On chantait beaucoup à cette époque. C’était vrai aussi dans la vie civile, par exemple pour les ouvriers du bâtiment. Dix petits négrillons, au fond de l’océan les poissons sont assis.
Une fois par an, c’était la grande fancy-fair de la paroisse. Le vicaire Jacques Hemeleers consacrait l’essentiel de son apostolat à récolter des lots auprès des riches familles de son entourage, des entreprises catholiques, et des bienfaiteurs pour lesquels on n’oublierait pas de prier. Les assiettes mal cuites finissaient au « ménage de Caroline » où l’on pouvait à l’aide de balles dures assouvir ses pulsions de destruction ménagère. Les beaux lots étaient répartis grâce à un vogelpik sur la Roue de la Fortune. Il y avait bien sûr les « disques demandés ». Dans les années 50 il y avait les musiques de la Libération : « It's A Long Way To Tipperary », « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried », « Etoile des neiges », « Ma cabane au Canada » et les inoubliables de Glenn Miller dont "In the Mood" vibre encore dans nos têtes.
Une année il y eut une activité extraordinaire : la Poste volante. À l’entrée dans la cour (au bas de l'allée actuelle) se trouvait sur la droite un bureau de poste. On pouvait y prendre un numéro que l’on épinglait sur soi. Des petits louveteaux déguisés en facteurs se chargeaient d’acheminer des messages. On allait au bureau de poste choisir une carte illustrée (fournie sur les vieux stocks de fin de guerre du libraire de l’avenue de l’Armée), on écrivait un message, on indiquait le numéro du destinataire, un des postiers parcourait la cour en tous sens à la recherche du ou de la destinataire et remettait la missive. Ce pouvait être « il est l’heure de rentrer à la maison » « ou mademoiselle vous êtes très jolie, voulez-vous venir boire un verre avec moi au bar ? »
À cette époque les immeubles de la Place du Roi Vainqueur n’étaient pas encore construits mais l’emplacement des caves était déjà creusé depuis l’avant-guerre. Côté Rinsdelle il y avait un déversoir assez sauvage qu’on appelait « steut ». Je suppose que cela vient de « storten ». On parlait beaucoup bruxellois dans l’unité. Les spécialistes étaient les frères Amand, grands maitres des volets mécaniques. Un jour on a posé quelques pierres entre la rue de Tervaete et la rue Bruylants. Certains disaient c’était pour une prison, d’autres pensaient à une nouvelle maison communale. Ce fut un monument à Louis Schmidt.
Ce quartier reste passionnant surtout grâce à sa mixité sociale. Parmi les scouts et les chefs certains travaillent comme ouvriers parfois depuis 14 ou 16 ans. Il n’y avait pas de patro dans le coin et le scoutisme accueillait donc plus de diversité qu’ailleurs. Dans les années 40 il y avait encore pas mal de traces d’un passé rural. Quelques champs de blé. Des restes de fermettes, des ânes rue Général Tombeur… Pour téléphoner de la rue des Moissonneurs à la rue Général Henry on passait par la demoiselle du téléphone en tournant une manivelle pour mettre du courant. Et la proximité relative de la Forêt de Soignes.
Quand nous allions en forêt c’était parfois à pied en passant par les champs de blé du Bemel, le Parc de Woluwe, … ou en prenant le tram 25, 35 ou 31 (qui allait de la porte de Tervuren à Boitsfort en passant par le Boulevard du Souverain, les rails enlevés plus tard ont été remis récemment). Pour Tervuren on descendait à Auderghem-Forêt et on allait à pied jusqu’aux Quatre-Bras pour éviter le supplément extra-urbain). Il nous arrivait de traverser sans problème la route du Mont-Saint-Jean ou la Nationale 4 où passaient tout de même quelques voitures.
Et aux grandes vacances il y avait les camps. Toujours autour du 21 juillet. Le 25 juillet, Jacques Hemeleers offrait la tarte. Quelques souvenirs de camps. Baudémont près d’Ittre. Une atmosphère lourde sur le château qui nous accueillait. Haut-lieu de la résistance. Des morts dans la famille suite à une dénonciation par des gens de Nivelles. Anecdote. Pendant un jeu de nuit un chef qui portait un louveteau sur les épaules a cru marcher sur le prolongement d’une prairie mais c’était la surface d’un étang.
Bevingen près de Ninove. Un souvenir : des animaux échappés de la pâture, sans doute à cause d’une clôture laissée ouverte par les gens du camp...
Glabais 1950. La vision d’une moissonneuse batteuse. On était habituée aux moissons à la faux. Nous sommes partis au camp dans un camion à charbon bien nettoyé. La Belgique vivait au bord de l’insurrection autour de l’affaire royale. Partout gendarmes, fusils chargés. Des clous à quatre points jetés par les manifestants sur les routes.
Moments des réunions. Il y avait deux réunions par semaine. En semaine le jeudi après-midi (de 17 à 19h ?). Les écoles étaient ouvertes le samedi matin et le jeudi après-midi permettait de souffler au lieu du mercredi actuellement. Le dimanche réunion sauf le 4e réservé aux réunions en famille ou pour moi aux réunions scoutes avec le groupe des parents.
Dimanche à 8 heures. Messe. L’unité se mettait du côté droit de l’église, face à la chaire de vérité. À hauteur du confessionnal où se trouve toujours le nom de l’abbé Preillon et des vitraux de la pêche miraculeuse et de la Libération de Bruxelles. Une fois par mois. Bassin de natation. La couque en face. Réunion l’après-midi ou toute la journée. Le dimanche soir nous étions parfois invités à un Monopoly chez le vicaire Jacques Hemeleers, rue de la Grande Haie. Les frères des écoles chrétiennes habitaient le logement siamois.
Après 4 ans il fallait bien « monter » chez les scouts. La Troupe du Faucon avait été incorporée dans celle du Sanglier. La cérémonie se passait souvent dans la cour devant les locaux, face à la plaque commémorant la création de l’unité (j’étais présent à l’inauguration de la plaque de 1951 pour les défunts au coin du bâtiment, il y a près de 60 ans).

On chantait « Tu fus-z-hier un bon louveteau, oh, oh » Et on se retrouvait dans le superbe local du Sanglier avec ses parures de chef indien, avec du vrai cuir. On nous disait que c’étaient les plus beaux locaux de la FSC. La 7e était célèbre aussi pour la qualité de la formation de ses chefs, sa participation à la création du camp permanent de La Fresnaye, par la présence de routiers comédiens.
Nous quittions l’univers du Livre de la Jungle. Avec son réservoir de totems de chefs. Nous avons eu un Mang quand les apparitions de Pierre Laroche (futur metteur en scène) se firent plus discrètes. Un Rama pour un costaud épisodique, un Frère Gris pur un conseiller spirituel complétant Père Loup. Un Wontolah pour un célibataire rare.
Un langage de chasseurs. Lorsqu’un de nos chefs se mariait j’étais souvent le louveteau chargé de donner le cadeau de la meute aux nouveaux époux. Et la dernière phrase était : « Bonne chasse, Akéla, Bagheera, Kaa… ». Avant d’embrasser la mariée.
Dans le scoutisme catholique on avait complété l’animalerie de Rudyard Kipling par celle du loup de Gubbio et de François d’Assise. Kipling et Baden Powell, symboles puissants de l’Empire britannique étaient adoucis par la douceur du Saint de l’Ombrie. Maintenant je me dis que si BP vivait encore il serait accusé de crimes de guerre pour avoir engagé des enfants soldats au siège de Mafeking.
Après la Jungle et l’Italie, nous entrions dans le monde des Indiens et de la Collection Signe de piste. Chez les louveteaux on nous racontait des histoires enfantines (un vieux chef de Saint-Gertrude, le Fontenelle prof célibataire à Saint-Boniface) racontait à chaque fin de réunion l’histoire de Petit Pierre, des milliers d’épisodes). On nous proposait à la veillée l’univers mâle de la Collection Signe de piste.  L’épopée du « Le relais de la Chance au Roy ».
 
Au bout de la carrière scoute nous étions devenus spécialistes de disciplines anciennes : les nœuds (y compris le nœud de carrick, nœud de chaise anglais, nœud de chaise double), du Morse, du Sémaphore, des signes de piste.
Dans la liste des signes, après les obstacles à franchir et les messages à trois pas, le dernier était : « Rentré au camp, rentré à la maison ». Je trace un cercle au bâton sur le sol terreux de cette mémorance, et je pose au centre un « caillou blanc ». En souvenir de ceux qui ont achevé la route.
Et je prononce un nom, celui d’un ami qui était le boute-en-train de la cour dallée de la rue Bruylants. Il est parti vers les 20 ans, emporté lentement par la drogue, sans que sa famille ni ses amis ne puissent le retenir. Je redis son nom avec frémissement, Paul Sterckx, Gerboise. Il habitait rue de la Grande Haie à deux pas du local. Et je pense à tous les destins singuliers de tous ceux qui furent pattes tendres à la septième.
De tous les mots écoutés pendant ces 4 ans de meute, entre 1947 et 1951, dans le local du sous-sol, celui que j’entends encore c’est le maitre-mot de Chil, le milan (on a dit vautour dans des adaptations) messager de la jungle. Quel message pour vivre en humanité !

« Nous sommes du même sang toi et moi »

Paul THIELEN.
Totem louveteau : Rikki(-Tikki-Tavi)
Maki chez les scouts


Adresse URL de cette page : http://memoiresecolieres.blogspot.be/2012/07/memoires-louvetieres.html

Lors du grand rassemblement à Louvain-la-Neuve j'ai appris que le maître-mot de Rikki la Mangouste était "Cherche et trouve" ce qui correspond bien à mon travail de chercheur. Wikipedia la dit "Spontanée, battante, gaie". Très bien aussi. 

Fondation de la 7e BP : 1926 ou 1929 https://www.lesoir.be/art/%252Fun-anniversaire-charge-d-histoire-et-de-scouts-a-etterb_t-19961018-Z0CRPD.html 




dimanche 9 mai 2010

10 mai 1940

Non je n'ai pas de souvenirs personnels de ce jour-là, mais il a évidemment changé ma vie.
J'avais 15 mois et j'habitais Etterbeek. Mon papa, René Thielen, avait été mobilisé. Comme il était "soutien de veuve", orphelin à 20 ans, et jeune marié depuis 2 ans avec un enfant à charge et un (on ne savait pas que ce serait une) enfant en attente pour juin 1940, il avait été affecté à un poste peu éloigné de la maison familiale, à Evere. GTA, Garde Territoriale Antiaérienne.
Leur outil de base c'était le canon et les soldats ne disposaient pas d'armes personnelles.
En arrivant sur le terrain ce jour-là après l'alerte de 5 heures qui avait réveillé Bruxelles, il a vu que tout était détruit. Les canons avaient été camouflés mais du ciel les aviateurs allemands voyaient parfaitement où se dirigeaient les pas des militaires. L'herbe écrasée dévoilait les objectifs.
Les autorités militaires faisaient le constat qu'Evere était inutilisable, elles décidèrent qu'on allait "défendre Paris" et qu'il serait bien que chacun se trouve une arme personnelle dans sa famille ou chez ses amis.
Papa est donc revenu à la maison. Il a demandé le fusil de mon grand-père à ma grand-mère (Léopoldine De Wolf-Ortmans que nous appelions Bobonne. Mon grand-père avait été percepteur de poste et le fusil (un Mauser je pense) servait à défendre la patrimoine familial après avoir défendu l'argent des Belges (les retraites, ...)
Ma grand-mère a refusé de donner le fusil. "C'est beaucoup trop dangereux". Et mon papa est parti à la guerre sans arme.
Sa colonne a été mitraillée (par des Stukas (?)) à Abbeville. Plus au sud dans la colonne des soldats se sont demandé "Qui sait où est Thielen ?" "Il a été tué à Abbeville".
La nouvelle est remontée lentement vers Bruxelles et ma maman s'est retrouvée virtuellement veuve.
Les amis scouts "routiers mariés" ont fait célébrer une messe à sa mémoire.
Un jeune oncle, Roger Reuliaux, vient m'emporter sur le petit siège arrière de son vélo, pour m'amener chez mes grands-parents maternels, à cent mètres de la gare de Schaerbeek. Bonne cible pour les bombardements. Mon oncle m'a dit plus tard qu'à la Porte de Tervuren nous avons rencontré l'armée allemande.
Le 22 juin ma maman accouchait d'une petite fille, Anny que par prudence ma maman esseulée appela officiellement Anne-Marie Annie, que l'on pourrait prononcer à l'anglaise une fois nos amis britanniques revenus.
Quelques semaines plus tard mon papa est rentré de Carcassonne. Défendre Paris était devenu défendre le Sud de la France où de nombreux Belges et pas mal de scouts étaient réfugiés. Et quand on apprit que les Allemands ne faisaient plus de prisonniers de guerre, les exilés sont rentrés petit à petit.
Afin d'éviter le travail obligatoire en Allemagne papa a trouvé du boulot d'électricien automobile chez Man Matinauto (Chaussée de Wavre près de la chasse Royale). Il ne savait pas encore qu'en 1943 il serait pris dans la poussière du bombardement d'Etterbeek.