mercredi 3 septembre 2014

Libération d'Etterbeek. Septembre 1944. Souvenirs d'un enfant de 5 ans.



Libération d’Etterbeek. Souvenirs d’un enfant de 5 ans
J’ai 5 ½ ans en septembre 1944 et c’est « La Libération de Bruxelles »
Mes souvenirs du Carrefour de la Chasse à Etterbeek. Paul Thielen


Le Carrefour de la Chasse. 4 septembre 1944
Depuis le débarquement du 6 juin 1944, nous attendons les Alliés à Bruxelles. Avec l’annonce de la Libération de Paris, le 25 et le 26 aout (« Paris libéré »), les Allemands savent que leurs jours dans les pays occupés sont comptés. Dès la fin du mois d’aout, les « souris grises » fuient. Ces auxiliaires féminines de l’armée d’occupation se mettent en sécurité. Maman (Denise Reuliaux) les déteste. Elle s’en écarte quand nous en rencontrons en ville. Comme les rats quittent des navires, les souris sont la première espèce à quitter Bruxelles. Mais dès le début septembre, c’est la débandade pour tous les autres militaires, et des milliers de collabos.
Le 3 septembre, c’est un dimanche, la rumeur annonce des chars alliés aux portes de Bruxelles. Les cloches carillonnent de proche en proche. Le Palais de Justice brûle. L’ennemi efface-t-il des preuves ou doit-on craindre un nouveau Varsovie ? « Bruxelles brûle-t-il ? » Heureusement pendant aucune de nos deux guerres la ville ne fut militairement défendue. Un peu une « ville ouverte ».
Le soir du 3 septembre on raconte qu’un petit véhicule de reconnaissance (quoi ? je ne m’en souviens pas) est arrivé à hauteur de la maison communale mais qu’il a rebroussé chemin vers le Rond-point de la rue de la Loi (actuellement Schuman) sachant que plein d’Allemands traînent encore un peu partout dans les quartiers.
Dans le quartier de la Chasse toute la nuit se passe à préparer l’accueil des Alliés. Confection de drapeaux, répétition de chants, révision des quelques mots anglais indispensables… La nuit la plus magiquement éveillée depuis longtemps.
Avant notre Libération, papa prépare des petites lanternes cylindriques en accordéon. Sur le rond de carton du dessous, on peut piquer ou coller une petite bougie. Il va sonner chez les voisins d’en face. À partir de deux fenêtres opposées on lance des ficelles. On a attaché les objets, noué les deux ficelles et tout suspendu au dessus de la rue. La rue où il y a quelques jours encore résonnaient les bruits de bottes des patrouilles allemandes. Les Belges reprennent possession de leurs rues.
Dès le lendemain, lundi 4 septembre) nous allons régulièrement aux nouvelles à la Chasse (à 150 mètres de notre maison au 65 rue des Moissonneurs). Les Alliés se mettent-ils sur leur 31 pour se faire accueillir triomphalement sur l’axe de la chaussée de Wavre ? 
À la Chasse, on s’impatiente. Les enfants répètent quelques mots anglais. « Good morning, sir ». « Good evening ». « Good bye ». « Please ». « Thank you ». Certains tirés des phylactères de bandes dessinées d’avant-guerre : « Hands up », « Shut up ». Ils devraient remplacer les mots violents de l’occupation : « Raus » (dehors), « Papiere » (les papiers), « Schnell » (vite)…
Les courageux ont appris à compter de 1 à 10. « One, two, three, four… » Et on reprend les chants de la guerre précédente
« It's a long way to Tipperary,
It's a long way to go.
It's a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye, Piccadilly,
Farewell, Leicester Square!
It's a long long way to Tipperary,
But my heart's right there.”
Personne bien sûr ne sait où se trouve Tipperary.
On chante aussi une chanson davantage de circonstances. Je me souviens l’avoir chantée devant la Plume d’Or.
« On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried,
On ira pendr' notre linge sur la ligne Siegfried
Pour laver le linge, voici le moment
On ira pendr' notre linge sur la ligne Siegfried
A nous le beau linge blanc.
Les vieux mouchoirs et les ch'mis's à Papa
En famille on lavera tout ça
On ira pendr' notre linge sur la ligne Siegfried
Si on la trouve encore là.
On ira là
 »
Une chanson de 1939 qu’on espère bien voir réalisée en 1944 « We're going to hang out the washing on the Siegfried Line.
Have you any dirty washing, mother dear?”
Les Alliés ne font que passer, ils veulent franchir la ligne Siegfried, l’énorme ligne de défense de l’Allemagne, et finir à Berlin. Hélas ! Montgomery choisira « Un pont trop loin ».
Je pense que certains chantent « nous » irons pendre. Ils comptent peut-être s’engager quand la Brigade Piron passera.
Les drapeaux
C’est le moment de sortir ses drapeaux
Dès que les Anglais se sont annoncés, mon oncle Ernest Bosson, coiffeur pour dames, et ma Tante Louise, née Rits, ont arboré leur grand drapeau belge à la fenêtre du premier étage et se sont mis à la porte de leur maison. Ils habitaient rue Général Leman, côté église Sainte-Gertrude à quelques mètres de la maison communale. Leur photo est passée dans des livres d’histoire
Les marchands officiels de drapeaux ont été dévalisés. Bien peu sans doute ont eu le courage et la patience de garder des drapeaux « alliés » pendant l’occupation.
Alors on fabrique en hâte. Les draps de lit et les nappes sont sacrifiés, découpés en larges bandes. Pour le noir il y a les pompes funèbres « deuil en 24 heures »), habituées à teindre tous les textiles d’une maison mortuaire. Pour le rouge, le bleu, le jaune, … il y a la droguerie. Je me souviens bien avoir fait nos achats en prévision à la droguerie de la Chasse entre la rue des Champs et l’avenue de la Chasse. D’habitude j’y étais envoyé surtout pour chercher de la présure pour faire du fromage blanc avec le lait tourné.
Pour le dessin des pavillons, tout le monde a plongé sur les 2 pages collées au dos des couvertures du Petit Larousse illustré. Depuis 40 ans, les enfants désoeuvrés mais doués jouent à reconnaître les drapeaux des plus petits pays.
Maintenant, il s’agit de reproduire.
Les pays à drapeaux tricolores. Français, Luxembourgeois (la Grande-Duchesse était une héroïne de guerre), Italiens (mais de quel camp sont-ils cette année-là ?), … tricolore facile mais il faut bien observer l’ordre des couleurs et l’orientation.
Pour le drapeau français, on s’exerce à dessiner à la craie la Croix de Lorraine (tout comme le signe V), et à la peindre sur des drapeaux français anciens, pour prendre ses distances par rapport au drapeau de Pétain.
Pour la Russie, on découpe ou on dessine laborieusement la faucille et le marteau. Les communistes qui sortent de leur prudence privilégient le drapeau rouge. Dans quelques semaines mon libraire préféré mettra dans son magasin une grande affiche : « l’armée rouge sera la première à Berlin ». Je n’ai compris que plus tard pourquoi cette course de vitesse.
Drapeaux encore. Pour le drapeau américain, avec une paire de ciseaux, découper soigneusement 48 étoiles. À l’aide d’un modèle en carton. Pour les bandes c’est plus facile. Le plus délicat est le drapeau anglais. Des croix qui se croisent. Dans quel ordre les couleurs ? Alors par facilité on se contente de tracer des cocardes au compas et de les colorier, bleu-blanc-rouge. Les cocardes des avions anglais et de notre préféré : le Spitfire. Bien sûr il y avait aussi le Hurricane. Les Américains avaient des forteresses volantes qu’on dessinait sur nos ardoises en mettant les mitrailleuses un peu au hasard de notre imagination. Le Canada, difficile de dessiner une feuille d’érable.
Il y a des drapeaux de toute matière. Au pastel, à la peinture à l’eau, au crayon de couleur… ou en drap patiemment cousu grâce à la machine à coudre Singer.
La veille de notre Libération, papa a préparé des petites lanternes cylindriques en accordéon. Sur le rond de carton du dessous, on peut piquer ou coller une petite bougie. Il a été sonner chez les voisins d’en face. Á partir de deux fenêtres opposées on a lancé des ficelles. On a attaché les objets, noué les deux ficelles et on a tout suspendu au dessus de la rue. La rue où il y a quelques jours encore résonnaient les bruits de bottes des patrouilles allemandes. Les Belges reprennent possession de leurs rues.
Drapeaux, vocabulaire, chansons… nous sommes parés.
Ils arrivent, ils sont là
Et enfin, on voit de l’agitation au bout de l’avenue d’Auderghem, près de la Maison communale. Quelques Allemands attardés décampent en désordre, sauve qui peut, par la chaussée de Wavre.
Et on attend. Un peu comme pour un cortège folklorique ou pour le Tour de France.
A la Chasse, dans leur impatience certains se plantent au milieu du carrefour, apercevant les véhicules de tête à hauteur de la Chaussée Saint-Pierre, de la rue Louis Hap, ensuite rue Champ du Roi, puis à la rue des Platanes. Et les voilà enfin qui débouchent triomphalement sur le Carrefour de la Chasse, ancienne « barrière » pour les marchandises venant de la forêt de Soignes.
Courte pause d’orientation. L’avenue des Casernes ouvre la voie vers de vastes lieux militaires d’hébergement. La chaussée de Wavre, c’est Louvain via Tervuren, ou Namur, Huy et le sud de la région liégeoise… Les jeunes filles et les femmes montent à l’assaut des chars et des jeeps, embrassent à pleines lèvres, se mitonnent une place sur le capot pour un bout de route.
Et tout repart sur la chaussée de Wavre. Une fois les premiers véhicules passés, le moment d’exaltation retombe un peu. Comme lorsqu’on a vu passer le peloton de tête du Tour de France, très vite, et que pendant un long moment on ne voit plus qu’un long défilé de coureurs plus anonymes.
C’est le premier franchissement de ce carrefour mythique. Accomplissement, accouchement, « délivrance », « libération », …
Depuis le 6 juin, quand nous avions reçu la rumeur « ils ont débarqués », il y a eu près de 3 mois fiévreux avant notre Libération. Maintenant ils sont passés. Ils poursuivent les « Boches ».
Je sais encore exactement pourquoi je garde un aussi intense souvenir du passage des premiers libérateurs à la Chasse à hauteur de la rue des Champs. Mon souvenir de guerre le plus éprouvant, ce fut de voir des hommes sortis du tram (« raus », schnell ») à hauteur de l’arrêt du 35, près du « Coq » le fromager, et alignés contre le mur de la brasserie du coin, bras en l’air, mis en joue par des soldats allemands, fouillés, emmenés.
La caravane des Alliés passe aujourd’hui un frotteur sur ce tableau sombre. Mais pour moi désormais, quand maintenant encore je passe là, je sens bien que dans ma tête le tableau ne s’effacera jamais tout à fait.
Maman, ma sœur cadette Annie et moi accompagnons la colonne jusqu’à la Clé d’Auderghem. On observe déjà une circulation militaire importante sur les Boulevards. Je suppose que prendre possession des Casernes a été une priorité pour l’hébergement des conquérants et la mise à l’ombre des prisonniers. Ceux qui ont fui à pied ou vélo se sont fait rattraper.
En cette année 2014, un groupe Facebook dédié à AUDERGHEM d’AUTREFOIS, publie des photos de la libération d’Auderghem. À hauteur de Saint-Julien et sur le boulevard du Souverain. Sur le boulevard du Souverain on voit des prisonniers allemands remonter en groupe vers les Casernes pour y être incarcérés. D’après l’orientation des ombres ce pourrait être au début de l’après-midi. Ils ne semblent pas avoir combattu. Mon hypothèse est qu’ils ont été cueillis du côté d’Auderghem-Forêt. S’ils ont voulu fuir vers Louvain via la Chaussée de Wavre puis en oblique à gauche par la chaussée de Tervuren, ils pourraient avoir devancés par des Alliés arrivés du Parc du Cinquantenaire par la large avenue de Tervuren, très arborée à l’époque. Des prisonniers sont aussi détenus à l’École Militaire, avenue de la Renaissance.
Le pillage et la vengeance
Retournés vers le carrefour de la Chasse, nous découvrons le spectacle du pillage et de la vengeance. Le pillage a commencé alors que les Allemands fuient encore. Les Belges volent (en prétendant qu’ils se paient sur) les biens des immeubles que les Allemands ont utilisés. Tout près de nous l’école de la rue Joseph Buedts où l’on s’approvisionnait pendant l’occupation, en timbres et cartes de ravitaillement. On pique en réalité le matériel qui appartient à l’État belge. Dans la gare d’Etterbeek, il y a un train hôpital. Nous voyons des chapardeurs se promener avec des scialytiques, des lits d’opération, … Avec maman nous nous sommes rappelé bien plus tard une scène extraordinaire juste devant l’horloger-bijoutier du coin aigu de l’Avenue des Casernes et de la Chaussée de Wavre. Au tout dernier moment un officier allemand fuit en voiture décapotable. Monocle, le parfait officier prussien, ordonne au chauffeur d’arrêter la longue voiture et commence à engueuler un type qui emporte une armoire sur son dos, tenant deux des pieds dans ses mains. Le type se laisse insulter sans broncher. Pendant ce temps le chauffeur supplie son officier de repartir au plus vite car les Alliés arrivent. L’officier remonte, la voiture repart à toute vitesse vers Auderghem. Et le type continue sa route avec l’armoire.
Plus tard, sans doute le lendemain, nous allons avec maman et ma sœur Annie au Parc du Cinquantenaire. Des Anglais y campent (Philippe Moureaux, Flupke moustache, né aussi en 1939, deux mois après moi, mais fils de notable libéral et moi d’ouvrier électricien m’a raconté qu’il a visité le même camp en septembre 1944). Nous passons avenue de la Joyeuse Entrée. Près du coin de la rue de la Loi, face au parc, il y a un bâtiment des Affaires économiques. Des nouveaux patriotes se ruent à l’assaut des bureaux aux étages et dans leur rage jettent tout par la fenêtre, y compris les photos richement encadrées, les drapeaux… Et à côté de nous sur la rue, il y a un bonhomme avec une boule de ficelles qui emballe paisiblement les beaux cadres, plie les drapeaux, … Futur brocanteur sans doute. Malgré notre haine de la croix gammée, je trouvais le drapeau hitlérien superbe. Des années plus tard à la sortie du « Dictateur » de Charlie Chaplin, le cinéma Le Roy près de la Porte de Namur sera orné de grands drapeaux nazis, noirs, blancs, rouges. L’esthétique masque un peu l’horreur qu’a couverte le drapeau.
Il y eut le pillage. Il y eut aussi la vengeance. C’était la chasse aux « inciviques », particulièrement aux délateurs, aux collabos, aux « traîtres ». Je me souviens d’un fait. Une horde de libérés s’est lancée rue Nothomb, au premier étage d’un magasin, une épicerie, si je me souviens bien, en face de chez Delsaut. On a sorti la femme. Détruit son appartement. Je ne me souviens pas de femmes tondues ni de résistants en armes comme je l’ai vu dans des documentaires mais tous ces gens partant en criant vers l’habitation que la vindicte populaire leur désignait me font toujours peur. Que de dénonciations cachent des règlements de comptes personnels ! Je ne sais pas si cette dame avait fauté, mais je n’aime toujours pas cette foule vengeresse.
On ramasse des inciviques, repérés depuis longtemps par la rumeur du quartier. Pendant les années de guerre on a appris à se taire devant des oreilles promptes à la dénonciation. Il traîne encore des affiches de l’immédiate avant-guerre. « Attention les murs ont des oreilles ». « Méfiez-vous de la 5e colonne ».
On parle d’un neveu « réfractaire » sorti de sa cache dans une cave depuis 4 ans pour échapper au Travail obligatoire en Allemagne. Avec la Libération tout un monde de la nuit retrouve la lumière. Un militaire polonais (ou de ce coin-là), caché longuement rue de la Grande Haie chez les Frères des Écoles Chrétiennes et les vicaires, peut enfin revoir le soleil. N’a-t-on pas montré sa moto à une petite expo peu après guerre ? Et d’autres citoyens sont mis à l’ombre, enfermés aux Casernes. Les journaux montrent des photos d’« inciviques » dans les caves des fauves du zoo d’Anvers. Les pensionnaires habituels n’ont pas survécu aux restrictions de l’occupation.
La résistance
Quelle image un enfant de 5 ans avait-il de la résistance ? Autant d’admiration que de crainte. Dans le tram, lorsqu’il se faisait arrêter par les Allemands pour un contrôle d’identité et parfois une fouille, maman disait à ma sœur Annie et à moi : « mettez les mains dans les poches pour qu’un résistant n’y cache pas son revolver». Et certains amis recommandaient de ne pas laisser les fenêtres ouvertes car un « réfractaire » pouvait s’introduire dans la maison pour s’y cacher. On entendait parler de résistants dénoncés, faits prisonniers, torturés par la Gestapo, déportés, fusillés, pendus… Il y avait beaucoup de résistants parmi les amis de papa et dans le scoutisme en général. Un ami chausseur (Albert Van Peteghem) au Boulevard du Midi, qui ne s’appelait pas encore « de Stalingrad » cachait des messages dans des boites de cirage. Plusieurs amis ont été pris. Certains ne sont revenus qu’après des mois, ou des années, après avoir été libérés par les Russes et puis emprisonnés dans des camps soviétiques.
Les occupés, je crois, n’aimait pas les meurtres en rue des officiers ou soldats allemands. Cela amenait des représailles, des exécutions d’otages. On préférait les actions intellectuelles : le Soir volé, les tracts de résistance... Mais là aussi les Boches punissaient de déportation et même de mort. À la craie sur les murs on traçait doucement des symboles sur les murs : des V de victoire, des croix de Lorraine pour évoquer de Gaulle. Des blagues circulaient sur les réactions des différents peuples. Et sur les dirigeants : von Papen, von Falhenhausen, Hitler, Mussolini… Churchill, avec son cigare, jouissait de la plus grande popularité. Roosevelt d’un grand respect. Staline faisait peur avec sa grosse moustache.
Lors des jours de la Libération on n’a pas vraiment apprécié les résistants qui faisaient le coup de feu contre des Allemands en fuite. Les gens disaient : laissez-les partir, qu’ils soient vite dehors et qu’ils ne tuent pas des Belges en passant. Chaussée de Wavre, le matin du 4 septembre, un Allemand fuyait sur un vélo au pneu crevé. Un habitant lui a dit : « Je vais te mettre une rustine comme ça tu seras parti plus vite ».
Un grand ami de mon papa, Stéphane Wautriche, est mort du côté de Verviers dans des actes de résistants des derniers jours. Sa famille a réussi à lui parler une dernière fois par la fenêtre de la cave où il était emprisonné.
Lorsque je suis entré à la meute Albert Deru on vivait encore dans le culte de chefs et de routiers victimes de la répression. Et un de mes premiers camps se passa à Baudemont près de Nivelles, dans une propriété sur laquelle pesait encore le drame de la résistance, et des dénonciations par des proches. A Gaza et ailleurs je défends le droit, et le devoir, de résistance. Mais je suis toujours troublé par les méthodes choisies. La violence nécessaire mais pas la cruauté.
Vivre libres
Nous entrons dans l’après-guerre. Bien sûr les Allemands ne sont pas loin. DE la frontière ils rêvent de reprendre Anvers. En décembre 1944, la frayeur se répand « Ils reviennent ». Notre Noël sera gâché par l’offensive des Ardennes. Il restera la peur des V1 et des V2 qui s’abattent sans avertir. Je me souviens d’en avoir entendu un tomber près du Rond-Point Saint-Michel.
L’après-guerre pour ma classe d’école maternelle, c’est l’entrée à l’école primaire à la rue Bruylants. Après la première récréation je dis à maman : « il y avait un garçon avec du pain blanc ». « Ce doit être un fils de profiteur de guerre », répond maman. Devant l’Athénée d’Etterbeek, avenue du 11 novembre, il y aura des camions britanniques bâchés. À l’arrière des soldats font aux des petits cadeaux. Je me souviens du chocolat « Cadbury ». Des condisciples demandent « Cigarets for papa, please ». Le mien ne fume que des cigarillos.
Pendant des mois ce sera encore la pénurie, et le rationnement. Ceux qui dans l’euphorie de la Libération ont brûlé leur carte et leurs timbres de ravitaillement sont tributaires du marché noir qui reprend de plus belle avec le business de certains militaires.
Le message de l’abondance promise me parviendra un jour en passant devant une petite épicerie de l’avenue de la Chasse : « Enfin libre ». C’est une publicité pour la margarine Solo !


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